Vers un digital plus responsable
Aujourd’hui, impossible de nier que le digital est devenu essentiel dans les stratégies des entreprises. Pourtant, derrière ses nombreux avantages se cachent une consommation d’énergie très importante et des émissions de CO₂ de plus en plus préoccupantes. D’après le Shift Project (2025), les activités numériques représentent déjà environ 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Et si rien n’est fait pour limiter leur impact, cette part pourrait presque doubler d’ici 2030.
Parmi les technologies les plus gourmandes figure l’intelligence artificielle. Si ses possibilités sont impressionnantes, son coût énergétique l’est tout autant : certains modèles avancés d’IA consomment en électricité l’équivalent de plusieurs dizaines de foyers sur une année entière (MIT Technology Review, 2023).
Malgré ce constat inquiétant, la notion de sobriété numérique est insuffisamment traitée dans les formations actuelles en stratégie digitale. Pourtant, les futurs professionnels du marketing ont tout intérêt à apprendre à associer performance économique et démarche écologique. En tant qu’enseignante en stratégie digitale, j’observe que ces sujets éveillent une vraie curiosité chez les étudiants – à condition de les aborder de façon pragmatique, ancrée dans leurs usages numériques quotidiens.
Cela soulève alors plusieurs questions essentielles : comment intégrer concrètement ces enjeux dans les enseignements ? Et comment sensibiliser efficacement les futurs spécialistes du digital aux bonnes pratiques environnementales, tout en continuant à encourager l’innovation ?
Comprendre l’impact environnemental du numérique et de l’IA
Avant de chercher des solutions pratiques pour limiter les impacts écologiques du numérique, il convient de bien cerner les réalités environnementales associées à nos usages quotidiens. Par exemple, saviez-vous que créer une seule image haute définition avec une intelligence artificielle consomme autant d’électricité que de recharger entièrement un téléphone portable ? Et que poser une simple question à ChatGPT mini équivaut à environ 2 Wh d’électricité (soit environ 2 grammes de CO₂), ce qui représente six fois plus d’énergie que celle utilisée lors d’une recherche classique sur Google (environ 0,3 Wh) ?
Le streaming vidéo, devenu une habitude quotidienne, représente également un énorme défi énergétique. Dès 2022, selon Cisco, le visionnage de vidéos représentait déjà plus de 80 % du trafic internet mondial. Cela implique des milliers de serveurs, d’immenses réseaux de fibre optique et surtout des systèmes de climatisation très puissants qui tournent 24h/24 pour refroidir ces centres de données.
L’empreinte matérielle du numérique, quant à elle, est souvent sous-estimée, alors qu’elle constitue un enjeu écologique et social majeur. Nos équipements électroniques – téléphones, ordinateurs, tablettes, routeurs – sont fréquemment remplacés bien avant la fin de leur durée de vie réelle, ce qui contribue à une obsolescence accélérée et à une explosion des déchets électroniques. Or, la fabrication continue de ces appareils repose sur l’extraction de matières premières rares, indispensables aux batteries et aux processeurs. Ces métaux proviennent souvent de mines situées en Afrique ou en Asie, où les conditions d’exploitation sont régulièrement dénoncées pour leur impact destructeur, tant sur l’environnement que sur les droits humains. Ainsi, au-delà des usages numériques, c’est toute la chaîne de production qui mérite d’être questionnée sous l’angle de la sobriété et de la responsabilité. L’objectif n’est pas de rejeter les technologies numériques mais plutôt de mieux comprendre leurs conséquences afin de les rendre plus durables et responsables.
Sensibiliser les étudiants à une intelligence artificielle sobre et éthique
Face au développement fulgurant de l’intelligence artificielle, les étudiants doivent être sensibilisés aux défis écologiques qu’elle soulève. Il est essentiel de leur faire découvrir des solutions d’IA moins énergivores, sans pour autant sacrifier la qualité des résultats. Cela peut passer par le choix de plateformes d’hébergement cloud alimentées par des énergies renouvelables ou par l’utilisation de modèles plus légers et optimisés.
Mais au-delà des considérations techniques, il s’agit aussi d’amorcer une réflexion éthique sur les usages de l’IA. Réduire la consommation énergétique ne suffit pas si ces outils favorisent la surconsommation, la perte d’esprit critique ou la dépendance numérique. Former les étudiants à une utilisation raisonnée et éclairée de l’IA, c’est leur permettre de devenir des professionnels capables de faire des choix technologiques en conscience, au service d’une société plus durable.
En classe, les échanges autour d’outils comme ChatGPT ou équivalents sont fréquents. Ils suscitent souvent des débats sur la frontière entre usage responsable, paresse intellectuelle et surconsommation technologique. Ces moments sont précieux : ils permettent aux étudiants de confronter leurs pratiques, de prendre du recul et de construire leur propre posture face à ces outils.
Intégrer concrètement la sobriété numérique dans les projets étudiants
Pour donner du sens à la sobriété numérique, les étudiants doivent mettre en pratique ces enjeux dans leurs projets, au-delà des cours théoriques. Les hackathons, challenges ou concours étudiants constituent alors de belles opportunités pour mettre en pratique ces démarches responsables. Travailler sur l’empreinte carbone d’une campagne digitale ou concevoir une stratégie numérique éco-responsable leur permet d’acquérir une véritable culture professionnelle orientée vers la durabilité.
Ces compétences techniques doivent aussi s’accompagner d’un regard critique sur les usages émergents du numérique. Être capable d’évaluer les tendances actuelles telles que le Web3, les NFT ou le métavers, souvent très énergivores, permet aux apprenants de questionner leur pertinence, leur efficacité et leur compatibilité avec les enjeux climatiques actuels. Adopter cette posture critique les aide à faire des choix plus réfléchis et responsables dans leur future vie professionnelle.
Former à des stratégies digitales plus responsables
Une fois ces démarches expérimentées dans leurs projets, les étudiants peuvent aller plus loin en s’interrogeant sur les fondements mêmes de la stratégie digitale. Il ne s’agit plus seulement d’agir avec sobriété. Il faut aussi repenser, dès la conception, la façon dont les outils numériques sont pensés, diffusés et pilotés.
Par exemple, plutôt que de multiplier les contenus éphémères pour favoriser le référencement naturel, pourquoi ne pas privilégier des articles ou des vidéos plus durables, utiles sur le long terme ?
Les stratégies publicitaires peuvent elles aussi devenir plus sobres et efficaces. L’envoi intensif d’e-mails promotionnels, le retargeting (*) abusif, ou encore l’achat excessif d’espaces publicitaires consomment beaucoup d’énergie. Privilégier une approche qualitative, mieux ciblée et moins intrusive, permet de réduire l’impact écologique tout en renforçant l’efficacité du message. Il est intéressant de se tourner vers des formats publicitaires moins énergivores, par exemple l’audio plutôt que la vidéo.
Les étudiants peuvent ainsi découvrir l’écoconception numérique :
- Créer des sites internet, des applications ou des services en limitant au maximum le nombre de requêtes vers les serveurs ou encore en choisissant des infrastructures plus économes en énergie.
- Concevoir un site « léger », avec un code simplifié et des médias optimisés (images et vidéos compressées ou adaptées au web) capables d’être chargés en 1 à 2 secondes, contre 4 à 5 secondes (ou plus) pour un site lourd, et éviter les vidéos en auto Play pour ne les charger qu’à la demande des utilisateurs. Cette rapidité améliore fortement la rétention et l’expérience des utilisateurs, tout en diminuant l’énergie consommée par chaque visite.
(*) Le retargeting publicitaire consiste à afficher des publicités ciblées auprès d’internautes ayant déjà visité un site ou manifesté un intérêt pour une marque, afin de les encourager à revenir pour conclure une action (achat, inscription, téléchargement, etc.)
Conclusion : former aujourd’hui les professionnels responsables du digital de demain
Faire entrer la sobriété numérique dans les enseignements liés à la stratégie digitale et à l’intelligence artificielle ne revient pas à imposer une contrainte ou à limiter l’innovation. Au contraire, c’est une façon de réfléchir autrement, en explorant des manières plus justes et plus conscientes d’utiliser le numérique.
En sensibilisant concrètement les étudiants dès leur parcours de formation, on leur permet d’intégrer très tôt des réflexes et des choix professionnels responsables. Le digital du futur se construit dès aujourd’hui, et les établissements comme Sup de V ont une véritable responsabilité à assumer pour orienter positivement ces transformations. Allier innovation technologique et prise de conscience écologique ne doit plus être vu comme une option, mais comme une évidence.
J’ai la conviction que les écoles ont un rôle clé à jouer pour former des professionnels du digital capables d’allier performance et conscience. Et cela commence dès aujourd’hui, dans nos salles de classe.

Sources :
- The Shift Project (2025). Climat : l’insoutenable usage de la vidéo en ligne. https://theshiftproject.org
- MIT Technology Review (2023). L’impact énergétique croissant de l’intelligence artificielle. https://www.technologyreview.com
- Polytechnique Insights (2023). IA générative : la consommation énergétique explose.
https://www.polytechnique-insights.com - Clubic (2023). ChatGPT ne consomme pas plus d’énergie qu’une recherche Google ?
https://www.clubic.com - Cisco (2020). Annual Internet Report (2018–2023) White Paper. https://www.cisco.com
- Sandvine (2023). Global Internet Phenomena Report. https://www.sandvine.com
- Agence Internationale de l’Énergie (IEA, 2023). Data Centres and Data Transmission Networks. https://www.iea.org
- Global E-Waste Monitor (2020). Rapport global sur les déchets électroniques. https://globalewaste.org
- DRANE Versailles (2023). Sobriété numérique et impact énergétique des usages numériques. https://drane-versailles.region-academique-idf.fr/spip.php?article1167#nb4
- ADEME (2023). Numérique responsable : bonnes pratiques et écoconception. https://librairie.ademe.fr
- GreenIT.fr (2023). Baromètre du Numérique Responsable. https://www.greenit.fr