La méthode des surplus mise au point et développée par le Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts – (C.E.R.C), à partir de 1966, représentait déjà un outil d’analyse permettant de mesurer la création et la répartition des richesses entre les différentes parties prenantes de l’entreprise (Salariés, clients, fournisseurs, banques, actionnaires, Etat, etc.) Elle se basait sur l’étude de la variation des quantités et des prix dans le cadre de deux comptes de résultat successifs. A cette époque, des études ont été menées dans quatre grandes entreprises publiques : la SNCF, Gaz de France, EDF et les Charbonnages de France. La méthode reste-t-elle applicable de nos jours et dans quels secteurs? Quelles sont, dans la même lignée des idées, les réflexions récentes sur la répartition des richesses de l’entreprise, à une époque où les responsabilités sociales, sociétales et environnementales sont de plus en plus importantes ?
LA MÉTHODE DES « SURPLUS DE PRODUCTIVITÉ » EN BREF
Comment peut-on définir la productivité ?
La productivité constitue depuis toujours l’un des objectifs primordiaux des entreprises. Sa mesure mène à celles de la performance et du poids des différents facteurs qui en sont la cause. Sommairement, il s’agit d’un rapport entre un résultat réalisé et des moyens mis en œuvre afin de l’obtenir. Le résultat peut se définir, par exemple, par une production et les moyens mis en œuvre sont représentés par les facteurs qui ont contribué à cette production. Ceci amène à l’idée de l’interdépendance et des influences réciproques entre les différents facteurs précités. • Le « Surplus de Productivité Globale » (SPG) du Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts – CERC Suite à la deuxième guerre mondiale, plusieurs travaux de recherches, sur les moyens de mesure de la productivité, sont apparus aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. En France c’est à partir de 1966 que la méthode des surplus a été mise au point et développée par le Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts – (C.E.R.C), créé au sein du Commissariat Général du Plan.
Le « Surplus de Productivité Globale » (SPG) du Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts – CERC
Suite à la deuxième guerre mondiale, plusieurs travaux de recherches, sur les moyens de mesure de la productivité, sont apparus aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. En France c’est à partir de 1966 que la méthode des surplus a été mise au point et développée par le Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts – (C.E.R.C), créé au sein du Commissariat Général du Plan.
La méthode représente un outil d’analyse permettant de mesurer non seulement la création des richesses, mais aussi leur répartition entre les différentes parties prenantes traitant avec l’entreprise. Le C.E.R.C est devenu « Conseil supérieur de l’emploi, des revenus et des coûts » en 1993, transformé en « Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale » en 2000 et supprimé en 2009 (http://www.georgespompidou.org).
Le 1er numéro (1er trimestre 1969) de la revue les « Documents du C.E.R.C » est intitulé « Surplus de productivité globale et comptes de surplus » : « il propose une approche nouvelle en ce qui concerne la mesure des performances des entreprises et la manière dont les fruits de la productivité sont répartis entre les salariés, les apporteurs des capitaux et la clientèle. » (Lecaillon J., note bibliographique, 1970).
D’autres études appliquées à quatre grandes entreprises publiques suivirent dans les « Documents du C.E.R.C » : la SNCF, Gaz de France, EDF et les Charbonnages de France. Le C.E.R.C définit la méthode des surplus comme suit : « Si une unité de production produit au cours d’une période davantage de biens ou services avec des facteurs de production accrus, mais dans des proportions différentes, on dit qu’elle a réalisé un surplus de productivité si le supplément de biens produits est supérieur au supplément de facteurs consommés. » (Vizzavona P., 1992).
Le calcul et la répartition du SPG
La méthode prend en compte les variations des quantités et des prix à l’instar de l’analyse des écarts. Sa mise en œuvre suppose un travail préparatoire effectué sur le compte de résultat de l’entreprise, dans le sens d’une dissociation volume/prix. Les hypothèses de départ supposent :
- Deux périodes d’études, la période 0 de base et la période 1 traitée ;
- La dissociation des charges et des produits du compte de résultat.
L’analyse de la variation des prix appliquée à la quantité du facteur consommé, représente un avantage à tel ou tel bénéficiaire. Ains, les clients ont intérêt à payer leurs achats à des prix plus bas et les fournisseurs de facteurs de production, les salariés, les actionnaires, etc. ont intérêt à être payés aux prix les plus élevés. (1) Nous concluons que :
| SPG + Apports de surplus (ou héritages des partenaires) = Σ des avantages répartis |
Il s’agit, ainsi, d’un apport au profit de entreprise si les prix de vente augmentent ou les coûts diminuent. Par contre, il s’agit d’une répartition de richesses au profit des partenaires de l’entreprise si les prix de ventes baissent ou les coûts augmentent.
(1) Pour de plus amples développements mathématiques et applications, on peut se référer, par exemple, à Vizzavona P., 1992, Alazard C. et Sépari C., 2001 et Tannous J. 2024.
Une vision plus sociale et stratégique
Cette approche devrait :
- Dépasser le calcul du seul résultat de l’entreprise, qui ne représente qu’une part des gains de productivité ;
- Mesurer la part de la richesse accumulée par l’entreprise, du fait de l’augmentation de la productivité ainsi que celle reçue par les partenaires de l’entreprise suite à la variation des prix ;
- Mener un dialogue avec les salariés de l’entreprise et lier toute augmentation de salaire aux surplus de productivité réalisés.
QU’EN EST-IL DES APPLICATIONS RÉCENTES ?
Il s’avère que la méthode du Surplus de Productivité Globale (SPG), continue d’exister à travers des applications sectorielles spécifiques et les travaux académiques.
Elle reste, de même, transmise dans le cadre des études supérieures spécialisées, comme le DSCG, des masters CCA / finance d’entreprise ou à travers des publications spécialisées.
Au niveau des applications sectorielles, elle se concentre principalement sur deux secteurs : le secteur agricole et les entreprises publiques. Nous exposons quelques exemples d’applications :
Applications au secteur agricole
L’utilisation des principes de la méthode du SPG est toujours pertinente dans le cadre de ce secteur, où les surplus sont absorbés par la baisse des prix appliqués et l’augmentation des prix des facteurs de consommation. Nous citons à titre d’exemples :
- Une communication emblématique de l’application du concept de Surplus de Productivité Globale au secteur agricole, présentée aux 9es Journées de Recherches en Sciences Sociales (JRSS) à Nancy en décembre 2015 (Lherm M., Natier P., Veysset P. et Boussemart J.P 2015).
La méthode des comptes de surplus a été appliquée sur la période 1978-2014 à un échantillon d’exploitations élevant principalement de bovins. Les objectifs de l’étude étaient de mesurer les gains de productivités réalisés et d’étudier leurs répartitions entre les différents agents.
Dans cette communication, “Il apparait clairement que les bénéficiaires sont majoritairement les acheteurs des produits de ces exploitations (aval) tandis que l’Etat est le principal financeur de cette baisse de prix des produits”.
- Une autre étude sur la période 1959-2022, analyse les effets de l’inflation sur la répartition du surplus (Boussemart J.P, Kahindo S. et Parvulescu R. 2025).
Tout en analysant ces effets, les auteurs de l’étude ont estimé les gains de productivité de l’agriculture française sur la période pré-citée, en utilisant le cadre analytique des comptes de surplus, en évaluant l’impact de l’inflation sur la distribution de ces gains.
Applications aux entreprises du secteur public
Les Transports (SNCF) et l’Énergie (EDF)
Comme déjà signalé, les premières études du C.E.C.R ont été réalisées dans quatre grandes entreprises publiques : la SNCF, Gaz de France, EDF et les Charbonnages de France. Pour des études plus récentes, nous citons, à titre d’exemples, celles réalisées par la SNCF et le secteur énergétique :
- SNCF : Des travaux académiques menés par le laboratoire Temis (aujourd’hui intégré au LEM – Lille Économie Management) se sont basés sur les principes du SPG pour mesurer l’efficacité des investissements de la société. Il s’agit, en fait, d’une analyse de 20 à 30 ans de données pour étudier comment les gains de productivité ont été générés au sein de la SNCF (Harmey J. et Hemat M.- Revue Générale des Chemins de Fer (RGCF) 1990, n° 11). La SNCF publie à partir de 2020 un Rapport Annuel Intégré qui reprend la logique de répartition de la valeur entre les parties prenantes et donc de la création de valeur partagée.
- Secteur de l’énergie : Le SPG sert à analyser la répartition des gains de productivité, liés à une certaine technologie utilisée, aux parties prenantes comme l’Etat ou les consommateurs, par exemple.
Les études de l’INSEE
Nous pouvons citer les documents de travail de la Direction des Etudes et Synthèses Economiques de l’INSEE publiés en 2001. Ces documents modélisent la répartition du surplus de productivité entre “Travail” et “Capital”. (Braun-Lemaire I., DESE – INSEE G 2001/03), (Braun-Lemaire I. et Gregoir S,. DESE – INSEE Juin 2001)
PRODUCTIVITE ET INDICATEURS RSE
Des études récentes intègrent les indicateurs RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) à la répartition des richesses.
L’objectif est de visualiser la répartition de la productivité en termes de salaires, de dividendes, de taxes, etc. mais aussi en termes de qualité de vie au travail, d’augmentation du pouvoir d’achat, d’engagements sociaux, de promotion de la diversité au sein de l’entreprise, de gestion durable des ressources, d’investissements verts, de réduction de l’empreinte carbone, etc.
L’idée est de maximiser le surplus pour le redistribuer d’une façon responsable et équilibrée sur les parties prenantes.
Reprenons l’exemple de la SNCF. En tant qu’entreprise du secteur public qui représente une forte dimension sociale, sociétale et environnementale, ses rapports annuels ont naturellement évolué vers une communication se basant sur la logique de partage de valeurs et de dialogue avec les parties prenantes (Clients, salariés, fournisseurs, Etat, Autorités organisatrices, riverains, etc.).
Afin de montrer l’importance que revêt, de nos jours, ce volet social et environnemental nous représentons, à titre d’exemple, quelques chiffres issus du Rapport Annuel Intégré de l’exercice 2024 :

Nous constatons donc l’évolution du concept de répartition des richesses, depuis la méthode des surplus, mettant actuellement en exergue les volets économique, mais surtout, social, sociétal et environnemental. Notons que le Groupe est classé dans le Top 1% des entreprises évaluées par EcoVadis pour la performance RSE.
L’APPROCHE DE LA PERFORMANCE GLOBALE, AU DELA DE LA RSE…
Nous nous arrêtons à l’approche de « Performance Globale » développée en 2002 par le Centre des Jeunes Dirigeants (CJD).
Une publication issue d’un partenariat entre Bpifrance Le Lab et le CJD, explique que cette approche de pilotage destinée aux dirigeants de TPE et PME “va au delà de la RSE en tant que telle car elle intègre pleinement et de manière indissociable toutes ses dimensions: économique, sociale, sociétale et environnementale au cœur de la stratégie et de la gouvernance de l’entreprise”. (Publication BPI Le Lab, / CJD, 2024).
L’entreprise n’évolue pas à travers ses seules performances financières, mais en intégrant celles-ci dans un cadre social, sociétal et environnemental.
De ce fait, toujours selon la même publication, la durabilité nécessite une répartition en cinq parts :
- Salariés (Pouvoir d’achat, formation) : PART SOCIALE ;
- Entreprise (Autofinancement, R&D) : PART ÉCONOMIQUE ;
- Clients (Baisse de prix ou meilleure qualité) : PART SOCIÉTALE ;
- Actionnaires (Dividendes raisonnables) : PART ÉCONOMIQUE ;
- Collectivité/Planète (Fiscalité, investissements verts) : PART ENVIRONNEMENTALE.
Les préoccupations en termes de responsabilités sociétales ont incité les régulateurs à renforcer les exigences à ce niveau. En effet, La directive européenne “Corporate Sustainability Reporting Directive” (CSRD), adoptée officiellement en novembre 2022, a pour objectif de renforcer le reporting extra-financier des entreprises concernées.
En se plaçant dans une optique de « Pilotage par les Parties Prenantes » (ou Stakeholder Management) qui peut s’insérer dans le cadre des réglementations européennes (CSRD), et en appliquant les cinq parts susmentionnées, un tableau de répartition RSE peut être proposé. Nous appliquons, à titre d’exemple, sur une période donnée, une contribution partagée de 500 000 € :
| Bénéficiaire | Nature du surplus | Montant (en €) | % du surplus | Justification RSE |
| Salariés | – Augmentation des salaires. – Primes d’intéressemet, bonus. | 175 000 | 35% | – Partage de la valeur. – Augmentation du pouvoir d’achat. – Limitation du taux de rotation. |
| Clients | – Baisse des prix. – Promotions. – SAV efficace. | 100 000 | 20% | – Meilleure accessibilité aux produits. |
| Collectivité/ Planète | – Recettes fiscales. – Engagements locaux. – Investissements verts. | 125 000 | 25% | – Cohésion sociale. – Participation au développement des compétences locales. – Réduction de l’empreinte carbone. – Baisse de la pollution de l’environnement, etc. |
| Actionnaires | – Augmentation des dividendes versés. – Valorisation des actions, etc. | 40 000 | 8% | – Satisfaction des actionnaires et rémunération de l’investissement. – Attraction de nouveaux investisseurs privilégiant les entreprises éco-responsables. |
| Entreprise | Autofinancement et réserves | 60 000 | 12% | – Pérennité de l’entreprise. – Capacité d’innovation et de renouvellement de matériel éco-responsable, etc. |
Ce mode de répartition des surplus, dans un objectif d’optimisation des ressources, s’inscrit dans une vision plus pérenne sur le long terme, se basant sur la valeur partagée.
CONCLUSION
En guise de conclusion, la méthode des surplus de productivité initiée et appliquée dans les années soixante du siècle dernier par le C.E.R.C, continue d’exister à travers des études assez récentes qui se basent sur ses principes de répartition des richesses aux différentes parties prenantes traitant avec l’entreprise.
Il est à noter que ces études marquent une évolution marquée au niveau du concept de la répartition, qui se base sur la notion de la valeur partagée, tout en mettant l’accent sur l’effet de la responsabilité sociétale de l’entreprise façonnant dorénavant la performance financière des entreprises.
Bibliographie
- Alazard C. et Sépari C., (avec la collaboration de Detours J. pour la synthèse des outils mathématiques) DCG 11 Contrôle de gestion – Manuel et applications, Editions Francis Lefebvre-Dunod, 2ème édition, 2010.
- Boussemart, J.-P., Kahindo, S. et Parvulescu, R. (2025). « L’impact de l’inflation sur la distribution des gains de productivité de l’agriculture française ». Économie rurale, 392(2), 61-81. https://journals.openedition.org/economierurale/14036 DOI : 10.4000/13y7j.
- Braun-Lemaire I., « Evolution et répartition du surplus de productivité », INSEE, document de travail de la DESE, no G2001/03.
- Braun-Lemaire I. et GREGOIR S., « Evolution et répartition du surplus de productivité », INSEE, document de travail de la DESE, Juin 2001.
- CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) et Bpifrance Le Lab., « La performance globale en pratique – Point de vue de dirigeants d’entreprise », Publication CJD / BPI Le Lab, Guide pratique, Juillet 2024.
- Harmey J. et Hemat M. « La méthode des surplus de productivité globale. Son application à la SNCF ». – Revue Générale des Chemins de Fer (RGCF) 1990, n° 11.
- Lecaillon J., Documents du Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts (C.E.R.C), [note bibliographique], Revue Économique, volume 21, no 3, pp 490-491, 1970.
- Lherm M., Natier P., Veysset P. et Boussemart J.P « Étude de l’évolution de la productivité avec la méthode des comptes de surplus dans des exploitations agricoles spécialisées en bovin viande », 9es Journées de Recherches en Sciences Sociales (JRSS), Nancy, décembre 2015.
- SNCF Groupe « Rapport Annuel Intégré portant sur l’exercice 2024 – L’essentiel 2025 Réconcilier mobilités et planète »
- Tannous J., Comptabilité des coûts – Les guides pratiques, Editions Gereso, Juin 2024.
- Vizzavona P., Gestion financière, Atol Edditions, 1992. –
- http://www.georges-pompidou.org.


