Introduction
Face à un contexte marqué par la mondialisation, les crises sanitaires et climatiques, ainsi que par l’évolution des attentes des parties prenantes, les entreprises sont obligées d’adapter leurs modèles de développement. En effet, elles doivent intégrer les enjeux économiques, sociaux et environnementaux dans leurs stratégies, conformément aux principes du développement durable (Brundtland, 1987).
La RSE, longtemps considérée comme une démarche volontaire, constitue aujourd’hui un levier stratégique permettant de concilier la performance économique et la création de valeur durable. Cette évolution s’explique par le renforcement des nouvelles exigences réglementaires relatives aux critères ESG et la directive européenne CSRD qui imposent une transparence en matière de performance extra-financière.
Sous l’effet de cette évolution des exigences règlementaires, les entreprises françaises se sont fortement engagées dans cette dynamique transition durable et occupent la troisième place mondiale en termes de performance RSE. Toutefois, elles sont confrontées à plusieurs défis.
Dans cette perspective, deux questions centrales se posent : la RSE constitue-t-elle réellement un levier de performance durable ? Quels sont les défis auxquels les entreprises françaises sont confrontées ?
Afin de répondre à ces questions, nous proposons dans un premier temps de définir les concepts de responsabilité sociétale des entreprises et de performance durable. Ensuite, nous analysons la place stratégique de la RSE dans la performance des organisations à travers une revue de littérature. Enfin, nous présentons les principaux défis auxquels les entreprises françaises sont confrontées dans leur transition vers un modèle de performance durable.
1- Cadre conceptuel : Définition des concepts de base
a. La responsabilité sociétale des entreprises (RSE)
La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) désigne « l’intégration volontaire des préoccupations sociales, environnementales, éthiques et économiques dans les activités et les interactions de l’entreprise avec ses parties prenantes » (Commission européenne,2011).
Dans la même perspective, R. Edward Freeman (1984) considère que la RSE repose sur la prise en compte des attentes de l’ensemble des parties prenantes (salariés, clients, fournisseurs, investisseurs, collectivités, etc.) dans le processus décisionnel de l’entreprise.
En effet, la création de valeur durable dépend de la capacité des organisations à équilibrer les intérêts économiques et sociétaux (Freeman, Phillips et Sisodia , 2020).
Cette conception rejoint celle de la norme internationale Organisation internationale de normalisation ISO 26000, qui définit la RSE comme « La Responsabilité d’une organisation vis-à-vis des impacts de ses décisions et de ses activités sur la société et sur l’environnement, se traduisant par un comportement transparent et éthique qui :
– Contribue au développement durable y compris à la santé et au bien-être de la société ;
– Prend en compte les attentes des parties prenantes ;
– Respecte les lois en vigueur et est compatible avec les normes internationales ;
– Est intégré dans l’ensemble de l’organisation et mis en oeuvre dans ses relations » (ISO, 2010).
« Cette définition permet d’obtenir une compréhension et une base commune dans le domaine de la RSE » (Benmouffok ,2022, p.26).
La RSE est devenue aujourd’hui un levier stratégique de compétitivité et de résilience organisationnelle. Les entreprises qui intègrent les pratiques responsables dans leur stratégie renforcent leur réputation, améliorent leur performance globale et développent une meilleure capacité d’adaptation face aux crises économiques, sociales et environnementales (Carroll ,2021et Gond et al.,2020),
b. La performance durable
Le concept de performance durable est étroitement lié à trois dimensions : la performance économique, la performance sociale et la performance environnementale. En effet, une organisation performante est celle qui réussit à concilier rentabilité financière, équité sociale et protection de l’environnement (J.Elkington, 1997)
Elle renvoie à la capacité d’une entreprise à générer simultanément des résultats économiques, sociaux et environnementaux sur le long terme. Contrairement à la performance financière, la performance durable adopte une approche globale intégrant les principes du développement durable et de la création de valeur à long terme (Elkington, 1997) non seulement pour les actionnaires, mais également pour l’ensemble des parties prenantes et pour la société dans son ensemble.
H.Hachmi, N. Ghailani Nourouti et A Laglaoui (2019) définissent la performance durable comme une « une stratégie de performance de l’entreprise prenant en compte les principes du développement durable (p.3).
Les entreprises qui sont engagées dans des pratiques durables développent de meilleures performances grâce à leur gestion efficace des risques , à une amélioration de leur réputation et à une plus grande capacité d’innovation (Eccles, Ioannou & Serafeim ,2020).
D’autres auteurs associent fortement la performance durable aux critères ESG (Environnement, Social et Gouvernance), devenus des indicateurs centraux dans l’évaluation de la performance des entreprises par les investisseurs, les institutions financières et les parties prenantes (Fatemi, Glaum & Kaiser, 2018).
La performance durable constitue aujourd’hui un indicateur stratégique de création de valeur durable.
2. La RSE : Un levier de performance durable des entreprises
« La RSE et la performance durable des entreprises vont forcément de pair. En effet, les actions mises en place dans le sens de la RSE entrent dans la mesure de la performance durable » (Volkan BENMOUFFOK,2022, p.31).
Elle constitue un facteur déterminant de performance durable lorsqu’elle est intégrée de manière stratégique dans la gouvernance et le modèle économique de l’entreprise.
Une étude de Barnett et Salomon de 2012 a précisé la relation entre la RSE et la performance d’une entreprise. Selon ces auteurs, plus une entreprise communiquera sur sa politique et ses actions en matière de RSE, plus elle verra des résultats positifs sur sa performance.
Les pratiques RSE favorisent la performance durable et la création de valeur à long terme à travers l’amélioration de la réputation, à la fidélisation des parties prenantes et à une meilleure gestion des risques (Aguinis et Glavas ,2019)
Friede, Busch et Bassen (2015) ont démontré à travers leurs travaux, fondés sur une méta-analyse de plus de 2000 études empiriques la relation positive entre les performances ESG et la performance financière des entreprises. Cette relation s’explique par l’amélioration de l’image de marque, la facilité d’accès aux financements responsables et notamment la réduction des risques (juridiques et réputationnels).
Par ailleurs, les investissements ESG ont renforcé la résilience organisationnelle face aux crises économiques et financières (Iannone, Duttilo & Gattone, 2025) notamment face à la crise sanitaire liée à la COVID-19. Les entreprises qui se sont engagées dans la démarche RSE, ont mieux résisté aux effets économiques de la pandémie grâce à une bonne gestion des risques et un bon relationnel avec leurs parties prenantes (Bae et al. ,2021).
En France, les démarches de responsabilité sociétale se sont fortement développées ces dernières années, sous l’effet des règlementations nationales et européennes. Cette évolution place les entreprises françaises parmi les organisations les plus avancées au monde dans l’intégration des principes de la RSE et dans l’amélioration de leur performance durable.
Selon la sixième étude conjointe du Médiateur des entreprises et d’EcoVadis, la France occupe en 2024 la troisième place mondiale en matière de performance RSE avec un score global de 60,4/100 (contre 57,6 en 2022), derrière la Finlande et la Suède. Cette progression traduit l’engagement croissant des entreprises françaises en faveur de la RSE. Qu’il s’agisse de grandes entreprises, de PME ou d’ETI, les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance occupent désormais une place de plus en plus importante dans leurs stratégies et leurs pratiques.
Aussi, une étude de Kantar publiée en 2024 a révélé « une nette progression dans l’adoption des pratiques RSE par les entreprises françaises : 78% des entreprises interrogées ont une équipe dédiée à la RSE et 76% des entreprises répondantes ont un budget RSE, contre 68% des structures interrogées en 2022.
…Dans 70% des entreprises interrogées, la RSE est rattachée au COMEX (comité exécutif), contre 63% des entreprises interrogées en 2022.
La RSE s’impose dans les espaces stratégiques de l’entreprise. On constate une implication croissante des dirigeants, le COMEX apparaissant comme le moteur principal et le plus favorable à la RSE pour 93 % des entreprises interrogées »[1]
Toutefois, les entreprises françaises sont confrontées à plusieurs défis dans la mise en œuvre de leur démarche RSE. Elles doivent notamment faire face aux coûts financiers liés aux investissements nécessaires, une contrainte particulièrement importante pour les PME et les ETI, dont les ressources sont souvent limitées. À cela s’ajoutent les risques de greenwashing, ainsi que des défis d’ordre humain et organisationnel, tels que l’accompagnement du changement, la mobilisation des collaborateurs et l’intégration de la RSE dans les pratiques de management.
3. Les défis des entreprises françaises
Les entreprises françaises demeurent confrontées à plusieurs défis majeurs dans la mise en œuvre d’une performance durable fondée sur la RSE.
Le premier défi concerne les coûts financiers des investissements dans la transition écologique et sociale notamment dans la réduction des émissions carbone, la transformation des chaines de production ou aussi l’amélioration des conditions de travail, notamment pour les PME et les ETI qui disposent de ressources limitées. La difficulté majeure consiste à trouver un équilibre entre les impératifs de rentabilité à court terme et les objectifs de durabilité à long terme (Bansal et Des Jardine, 2014).
Le deuxième défi concerne la difficulté d’adaptation organisationnelle face à la multiplicité et la complexité croissante des exigences règlementaires relatives à la transparence extra-financière, à la taxonomie verte et aux critères ESG. En effet, cela nécessite de développer de nouvelles compétences en matière de pilotage de critères et de reporting ESG (Fatemi, Glaum et Kaiser, 2018).
Les entreprises françaises doivent également faire face à des défis humains et organisationnels. En effet, l’intégration de la RSE nécessite une transformation des modes de management, des pratiques RH, de la culture organisationnelle, la conduite du changement, l’engagement des salariés et notamment l’implication des dirigeants et la mobilisation des collaborateurs (Wiyono et al., 2025).
D’autres défis sont liés aux risques du Greenwashing (Delmas & Burbano, 2011). Certaines entreprises sont accusées de communiquer sur leurs engagements RSE sans entreprendre réellement une démarche en faveur de l’environnement. Ce qui fragilise la crédibilité de leurs démarches RSE et peut engendrer la perte de confiance de leurs clients et leurs investisseurs et les autres parties prenantes (Delmas et Burbano,2011). Ceci expose également les organisations à des risques juridiques, notamment des sanctions civiles, administratives et pénales.
Les performances RSE restent toutefois inégales selon la taille des entreprises et le secteur d’activité malgré la belle progression réalisée par les entreprises françaises. En effet, selon la sixième étude Ecovadis publiée en 2025, ce sont les grandes entreprises qui se démarquent et obtiennent de meilleures performances que les PME.
Conclusion
Pour conclure, la RSE ne constitue plus une simple démarche volontaire ou un outil de communication institutionnelle. Elle constitue un véritable levier de compétitivité, d’innovation et de résilience organisationnelle. En intégrant les dimensions économiques, sociales et environnementales dans leurs stratégies, les entreprises renforcent leur capacité à créer de la valeur durable tout en répondant aux attentes croissantes des parties prenantes.
Dans le contexte français, cette dynamique de transition durable est particulièrement marquée en raison du renforcement des réglementations européennes et des nouvelles exigences en matière de transparence extra-financière.
Toutefois, la mise en œuvre des démarches RSE constitue un défi pour de nombreuses entreprises françaises. Celles-ci doivent faire face à des contraintes financières, organisationnelles et réglementaires importantes, Les risques de greenwashing ainsi que les disparités en termes de ressources entre les grandes entreprises et les PME confirment que l’intégration de la RSE dans les modèles économiques est un processus complexe et nécessite une vision stratégique à long terme.
Bibliographie
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Bae, K. H., El Ghoul, S., Gong, Z., & Guedhami, O. (2021). Does CSR matter in times of crisis? Evidence from the COVID-19 pandemic. Journal of Corporate Finance, 67, 101876.
Bansal, P., & DesJardine, M. (2014). Business sustainability: It is about time. Strategic Organization, 12(1), 70–78.
Barnett, M. L., & Salomon, R. M. (2012). Does it pay to be really good? Addressing the shape of the relationship between social and financial performance. Strategic Management Journal, 33(11), 1304–1320.
Benmouffok, V. (2022). Responsabilité sociétale des entreprises et performance. Dans quelle(s) mesure(s) la mise en place d’une stratégie RSE peut-elle être un levier de performance pour l’entreprise ? Analyse au travers du label B Corp. Mémoire de master. Université de Lille.
Brundtland, G. H. (1987). Our Common Future. World Commission on Environment and Development.
Carroll, A. B. (2021). Corporate social responsibility: Perspectives on the CSR construct’s development and future. Business & Society, 60(6), 1258–1278.
Delmas, M. A., & Burbano, V. C. (2011). The drivers of greenwashing. California Management Review, 54(1), 64–87.
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Freeman, R. E., Phillips, R., & Sisodia, R. (2020). Tensions in stakeholder theory. Business & Society, 59(2), 213–231.
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